« 4 mois, 3 semaines, 2 jours » de Cristian Mungiu

Prix de l’éducation nationale et palme d’or du festival de Cannes en 2007

L’analyse de Christophe Letournel

Pour moi, ce film, qui narre un avortement clandestin dans la Roumanie de Ceausescu, est sans nul doute le plus à même de s’inscrire dans une progression de terminale de bac professionnel. En effet, certaines des thématiques qu’il explore constituent à mon sens une entrée idoine pour aborder – au deuxième trimestre – un des grands axes de leur programme d’histoire-géographie : les régimes totalitaires en Europe au XXe siècle.

Ce film au réalisme âpre, polémique et même parfois troublant, transcrit l’univers quotidien et combinard de la Roumanie juste avant la chute du communisme. Il me semblerait donc intéressant d’examiner avec les élèves comment l’histoire individuelle d’Otilia et Gabita peut contribuer à éclairer leur compréhension d’un régime totalitaire de la seconde moitié du XXe siècle.

Ainsi, après l’analyse du titre du film – assez abscons pour certains élèves – qui renvoie au fondement de l’intrigue, je m’attacherais à mettre en perspective les éléments les plus parlants de la Roumanie totalitaire dépeinte par Mungiu. Sans omettre de les faire s’interroger sur la dimension politique du film : comment, par cet acte clandestin, les deux jeunes femmes incarnent une résistance face à l’oppression, une rébellion contre le régime.

À mon sens, le premier axe qu’il convient de développer concerne l’interdiction du contrôle des naissances et de l’avortement, décidé dès 1966 par le « conducator » au nom d’une logique nataliste. À la lumière de ce film, on peut sensibiliser les élèves sur les effets concrets d’une telle politique, qui ont broyé l’existence de gens et de femmes ordinaires. Cet arbitraire liberticide (« police gynécologique ») est à l’origine de drames individuels parfois difficilement quantifiables : stérilité ou décès (autour de 10 000 entre 1966 et 1989 !!!) à cause d’opérations improvisées, peines d’emprisonnement pour les femmes qui avortent et pour les « faiseurs d’ange ». Souffrances morales d’une solution prise contre l’opprobre des siens. Les séquences qui montrent la confrontation entre les deux jeunes femmes et monsieur Bébé sont pertinentes à explorer de ce point de vue. De même que la séquence très polémique du fœtus mort abandonné sur le sol.

Un parallèle avec la situation française est sans doute indispensable pour nos élèves. On peut leur rappeler que cet acte était illégal (et même passible de la peine de mort sous Vichy), qu’il était pratiqué dans la clandestinité dans des conditions dramatiques et qu’il a fallu attendre le milieu des années 1970 pour qu’il soit légalisé.

Enfin, il convient de mettre en exergue, dans ce film, comment le quotidien des Roumains est déterminé en fonction de réflexes et de privations inhérents à un état totalitaire. La recherche de la chambre d’hôtel ou certaines séquences d’extérieur, plus brèves, sont sans doute de bons exemples pédagogiques pour analyser comment une économie parallèle à laquelle chacun semble participer (corruption omniprésente, qui gangrène les rapports humains y compris dans des démarches très ordinaires, institutionnalisation du marché noir et du commerce illicite jusque dans les halls d’hôtel) cohabite avec une économie officielle (les longues files d’attente devant les magasins aux rayons vides). Les séquences du contrôle d’identité dans les transports en commun ou à chaque allée et venue de l’hôtel autorisent à montrer la surveillance permanente d’un état policier où la menace rémanente conduit chacun à se méfier de l’autre. Les nombreux cadrages de dos comme si l’héroïne était constamment suivie, épiée, perpétuellement menacée ou la relative impossibilité des dialogues sont sans doute pertinents à observer de ce point de vue.

Cette proposition rapide d’exploitation de ce film n’est pas exclusive. Elle pourrait aussi être intégrée en éducation civique, juridique et sociale comme source de questionnement sur l’émancipation de la femme au XXe siècle, ou constituer le fil conducteur d’un débat autour de l’IVG…