L’engagement du jury

Que l’Éducation nationale soit présente au Festival de Cannes pour y décerner un prix à un film issu de la sélection officielle (Compétition et Un Certain regard) ne va pas de soi. La manifestation existe sans interruption depuis 2003, mais chaque nouvelle édition pose – et c’est heureux – la question de sa légitimité. Le Prix de l’Éducation nationale ne peut pas en effet être une distinction cinématographique ordinaire, récompensant sur de seuls critères esthétiques la meilleure œuvre, la mise en scène ou l’écriture. Il ne peut pas non plus être un simple label « Éducation nationale » accordé à un film ainsi recommandé.

L’ensemble du processus (constituer un jury de professeurs et d’élèves, lui proposer l’intégralité de la sélection officielle, lui offrir la liberté d’exercer souverainement son jugement, puis assumer ce choix et le promouvoir pour tous les professeurs et les élèves sous la forme d’un DVD pédagogique), est pour l’Éducation nationale une manière de se confronter à Cannes à l’altérité de la création contemporaine la plus vivante et la plus populaire, afin de l’accueillir et de lui consacrer une place éminente, en synergie avec d’autres dispositifs d’enseignement, artistiques ou non.

Cet engagement cependant ne peut pas être pris à la légère. Il sera de la responsabilité du jury d’éviter deux écueils, celui de faire le choix académique d’un film qui ne serait qu’un support ou un véhicule (d’une morale, d’un discours, ou d’un « message »), celui à l’inverse d’une fuite en avant dans l’esthétisme et la promotion gratuite de l’œuvre pour l’œuvre.

S’il est vain de définir a priori les critères qui présideront au choix du film primé, il peut en revanche être envisageable d’en estimer la portée. Un film distingué par l’Education nationale devra poser des questions fortes sur le monde d’aujourd’hui et le cinéma, offrir une entrée judicieuse sur la création contemporaine et un dialogue avec d’autres œuvres, mais aussi et surtout être un apprentissage et un élargissement du regard. « Ce n’est pas mon film qui est long et ennuyeux, répondit un jour en substance Abbas Kiarostami à des élèves dans un festival lycéen, c’est votre regard qui est déformé. » Que l’on se souvienne également de la réaction d’Eric Rohmer en découvrant Stromboli de Rossellini : « J’ai été converti, mon regard a changé ». Apprendre à voir et à revoir, orchestrer chez les élèves une traversée des images et cette conversion du goût, creuser l’écart entre les images de flux et celles qui durent et résistent, telle peut être la mission de ce Prix, et à travers lui entre autres, de l’Éducation nationale dans sa vocation plus que légitime à susciter des citoyens et des spectateurs éclairés.

Renaud Ferreira
Vice président du jury