Renaud Ferreira

Renaud Ferreira

Chargé de mission auprès de l’IGEN chargé de l’enseignement du cinéma

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Renaud Ferreira

Je crois que l’on vit plusieurs vies de spectateur, et que c’est la vertu des grands films de nous contraindre à une mue du regard. Au travers de notre cinéphilie, des films dont on s’éprend, dont on se lasse, que l’on redécouvre parfois, on ne fait que s’approcher du spectateur idéal que l’on doit être, quitte à devenir auteur, et à créer les images qui nous manquent. Que cherche-t-on au fond dans tous ces films ? Cavalier, dans le documentaire qu’il consacre à Bonnard, suit le regard de l’artiste à la trace, jusqu’à s’allonger sur son lit de mort, dans la chambre du Canet, et à guetter la vision ultime, la dernière chose vue.

Mon histoire de spectateur débute dans les années 70, de manière ritualisée et fétichiste. Longtemps, le cinéma pour moi ça a été Zorro avec Alain Delon, que mon père m’emmenait voir patiemment chaque fois que nous montions à Paris : je ne voulais pas voir autre chose, je ne concevais même pas que l’on puisse voir autre chose. Je me souviens aussi, plus tard, de la bizarrerie des séances de cinéma permanent : on entrait à n’importe quel moment du film, on voyait la fin, puis on restait pour voir le début. J’avais un goût pour cette méthode un peu surréaliste, sans doute parce qu’elle mettait l’accent sur une praxis du spectateur, qu’elle libérait des contraintes de la narration en conservant une sorte d’autonomie aux scènes que j’avais l’impression de mieux voir. J’ai commencé ainsi à faire moisson de « moments » de cinéma, forts ou faibles, amassés ça et là, intrigants, superbes, que je ne comprenais souvent pas mais que je trimballais avec moi : la petite fille blonde dans Tobby Dammit de Fellini, les gros plans sur le visage d’Usher dans le film d’Epstein, l’homme au pistolet d’or qui monte son arme sous la table, la mort du parrain dans les orangers étrangement « mal » filmée, l’homme nu qui marchait sur la terre grise à la fin de Theorema, l’os jeté « dans l’espace » dans 2001, le duel à trois dans le cimetière du Bon, la brute et le truand… Ces scènes conservent pour moi, malgré la critique et la mise en perspective universitaire, leur attraction énigmatique de rébus lié à l’enfance.

C’est Videodrome de Cronenberg qui m’a projeté dans une nouvelle dimension : celle de la réflexion des images, de la mise en abîme… Greenaway, Lynch, dans les années 80, m’ont donné le sentiment que le cinéma devait remplir le cadre, le faire exploser, le saturer de sens. Il a fallu la première guerre du Golfe et la surenchère écœurante des images télévisuelles, l’ascèse de la khâgne, Du Bellay plutôt que Ronsard, les premiers Kiarostami distribués en France, Libera me, pour que j’apprécie la petite voie, les vertus du négatif et du creux pour susciter le plein.

J’ai eu la chance très tôt de concilier ma formation littéraire et ma passion pour le cinéma, en enseignant le cinéma au lycée dans le cadre des options, puis en participant dès sa création à l’aventure des « Études cinématographiques » en hypokhâgne et khâgne. Par delà les programmes et les préparations universitaires, les objectifs de réussite au concours des ENS, l’invention d’une filière toute nouvelle en classes préparatoires et le pari de la rendre crédible pour qu’elle prenne rang parmi les autres « humanités », j’essaie de ne jamais oublier de m’adresser aux spectateurs en devenir que sont les élèves dont le regard vivant doit être alimenté et entretenu. Du reste, avec ces excellents étudiants, je me sens très peu professeur, mais plutôt une sorte de passeur qui les accompagne, un peu en amont et à côté, sur le chemin de halage. Je n’ai que des bons souvenirs avec eux, que des échanges d’exception : chacun à leur manière, ils m’ont marqué et m’ont aidé en retour à construire mon regard.