« Octubre » de Daniel et Diego Vega

Une analyse de Laurence Prade Fulleda

Dans la sélection « Un certain regard », notre jury a pu voir des films qui se distinguaient de ceux de la Sélection officielle, par leur originalité ou leurs origines. Si nous n’avons pas toujours été convaincus de certains parti pris esthétiques, force est de constater que cette sélection avait au moins le mérite de présenter des films innovants et souvent plus originaux que ceux projetés dans la salle Lumière. Dans ce choix de films variés, une œuvre a retenu mon attention : « Octubre » des frères Vega.

Tout d’abord, ce film est péruvien. Or ce pays a fourni peu de cinéastes à ce jour, sûrement à cause des différents événements politiques qui ont perturbé son histoire jusque récemment. Un des intérêts du film est d’ailleurs de montrer la vie péruvienne : les préoccupations matérielles permanentes (le personnage principal est une sorte d’usurier), les différences de traitement entre les ethnies ou entre les hommes et les femmes, les difficultés à assurer une vie décente à tous quand le service public est quasi inexistant : des bébés aux vieillards, chacun doit se débrouiller individuellement.

C’est justement cet aspect qui fait, à mon avis, l’intérêt principal du film car celui –ci, au-delà de ses qualités documentaires, dépasse très vite l’anecdotique pour prendre la dimension d’un conte. Acculé à la paternité par un bébé arrivé inopinément, le personnage principal, macho et égoïste, va peu à peu s’ouvrir à l’humanité. Dans l’appartement bien rangé de Clemente, souligné par des cadrages rigoureux qui en accentuent l’austérité, les différents « opprimés » de la société péruvienne vont peu à peu introduire un joyeux désordre. Au point que notre personnage va perdre de sa superbe au profit d’un doute, d’une fragilité, nettement plus sympathique.

Pour évoquer cette évolution, le jeu de Bruno Odar est particulièrement savoureux. Le film se transforme donc en une nativité insolite mais la religion, très présente dans les coutumes, n’en est pas moins ironiquement envisagée. Dans le dernier plan d’ensemble, le parcours de Clemente, désormais tourné vers l’humain, est à l’opposé de celui des processionnaires mystiques, comme un contre point ironique aux croyances et à la superstition.

L’ironie et le décalage sont également très présents dans le style de ce duo de cinéastes. Les scènes jouent en effet souvent sur le hors champ ou les attentes du spectateur pour nous surprendre, bousculer nos a priori. Quand un client parait  malhonnête, le plan d’après nous le montre en train de payer et non de voler son usurier. Les décalages permanents donnent au film un aspect comique, un peu étrange, comme la décision d’emporter en voyage une vieille femme dans le coma.

Ainsi ce film présente l’avantage de révéler un vrai univers particulier de cinéastes dont nous entendrons sûrement parler par la suite, en espérant que ce film, prix du jury d’ »Un certain regard », sera largement distribué.