« Un Homme qui crie », de Mahamat-Saleh Haroun, le 29 septembre

Une analyse de Christophe Letournel

Cette 63e édition du festival de Cannes peut s’enorgueillir d’avoir sélectionné et surtout distingué par le prix du Jury, le quatrième long-métrage de ce réalisateur tchadien (13 ans qu’un film d’Afrique subsaharienne n’avait figuré en compétition !).

Même si la conduite du récit pâtit d’une certaine langueur, force est de constater que ce film délicat, épuré, empreint d’humanité, comblera les cinéphiles. Sans pathos, Haroun s’empare de sujets graves, souvent douloureux, mais les traite avec sensibilité et intelligence. À ce titre, il convient de mettre l’accent sur l’ingénieuse séquence liminaire, véritable pierre angulaire du film. Deux hommes dans une piscine rivalisent lors d’un concours d’apnée. Le plus jeune, Abdel, l’emporte haut la main sur le plus âgé Adam qui n’est autre que son propre père. Par ce seul plan d’une grande subtilité cinématographique, Haroun introduit le spectateur au cœur des principales thématiques que son film se propose d’explorer.

La rivalité entre un père et un fils tout d’abord, qui confine au tragique. Humilié par la nouvelle direction de l’hôtel qui lui retire son poste de maître-nageur au profit de son garçon, Adam, surnommé « Champion », ne peut consentir à devenir le « dernier des hommes » . D’autant qu’en ces temps troublés de guerre civile, on le somme d’accomplir son devoir de patriote en contribuant à l’effort de guerre. Impécunieux et aveuglé par le recouvrement de sa dignité, Adam finit par sombrer. Cédant au harcèlement du maître [-chanteur] de son quartier, le maître-nageur vieillissant se résout à sacrifier son enfant tant aimé, en le vendant à l’armée régulière. Acte inqualifiable, impardonnable qu’Adam ne parviendra à expier même après sa traversée du désert. Le splendide final allégorique dans lequel Adam regarde glisser à la surface mordorée la dépouille de son fils, qu’il vient de confier à ce Styx africain, résonne comme un écho funeste à la ludique immersion d’Abdel sous les yeux de son père, au début du film…

L’incapacité d’un homme aussi – pourtant rompu à l’adversité (il fut jadis un grand champion de natation) – à se conformer aux nouvelles valeurs d’un pays en pleine mutation. Les nouvelles règles du jeu économique et politique précipitent l’échec d’Adam et sa mise au ban. Sa défaite dans la piscine face à une nouvelle génération triomphante, au début du film, ne pouvait-elle pas déjà être perçue comme la Cassandre de ce destin ?

La situation contemporaine du Tchad enfin. En mettant en scène les déchirures intimes qui disloquent les liens entre un père et un fils et rompent la transmission d’une tradition et d’une mémoire, Haroun va sans doute au-delà de la simple évocation d’une famille qui se brise. Il peint par là-même, la vie quotidienne d’un pays que la mondialisation intrusive divise et que la guerre civile écartèle.

Ainsi, dans un monde contemporain où l’on accorde beaucoup de crédit à l’ « ours qui danse », peut-être serait-il salutaire d’entendre en cette rentrée 2010, « un homme qui crie »…