« Poetry », de Lee Chang Dong, le 25 août 2010

Une analyse de Laurence Fulleda

Les films projetés à Cannes se caractérisaient souvent par une abondance d’effets cinématographiques plus ou moins voyants ou de démonstrations ostensibles de divers sentiments. Face à cette profusion, la vision du film de Lee Chang Dong a été comme une bouffée de fraîcheur et de dignité.

Le sujet reprend une thématique très fréquente lors de ce festival et qui touchera à coup sûr nos élèves : les relations intergénérationnelles. L’histoire de cette grand-mère qui élève seule son petit fils et les difficultés qu’elle éprouve à l’éduquer font écho à « Rizhao Chongqing ». Plus généralement, le thème de la transmisssion parcourait presque tous les films des deux sélections, de celui d’Inarritu à celui de Weerasethakul.

Dans ce film coréen cependant, pas de misérabilisme ou de démonstration trop didactique de ces difficultés, le cinéaste s’attache surtout à la force de la vieille femme qui trouve, dans l’art de la poésie, une ressource pour affronter le quotidien et même le conjurer, comme le suggére la belle séquence finale.

Si la réalité est présente dans le film, avec l’évocation de faits de société comme l’absence de responsabilité des adolescents et de leurs parents ou encore les affres de la vieillesse et d’une sexualité déficiente, c’est pour mieux souligner la légéreté avec laquelle l’héroïne s’en dégage avec une élégance absolue. Dans ce projet, le cinéaste est largement aidé par son interprète : Yun Junghee, star du cinéma pendant trente ans, effectue ici un retour brillant après quinze ans d’absence. Son jeu tout en retenue, ses expressions enfantines conférent au personnage une grâce tenace, qui nous poursuit bien après la projection.

Ce film a eu un prix du scénario mérité car la construction du film ajoute encore à la qualité de son sujet. C’est lorsqu’elle commence à perdre l’usage des mots que l’héroïne découvre le pouvoir de la poésie. Dès lors, son parcours poétique rejoint « l’enquête »  autour de son petit-fils.

La création devient l’enjeu d’une véritable quête de la vérité qui échappe au personnage mais aussi au spectateur : que pense vraiment Mija de son petit fils ? Dans quelle mesure est elle (ou pas ?) responsable de ses actes et de ses dissimulations ? Accomplit elle certains actes de manière calculée ou bien par pur instinct spontané de survie ? L’ambiguïté qui entoure petit à petit le personnage est un des atouts majeurs du film et peut porter à discussion avec nos élèves.

Enfin, cette œuvre prend le temps de disséminer, à travers des plans où la distance est toujours de mise pour éviter le pathos, des échos poétiques issus du pur langage cinématographique : un chapeau qui s’envole au fil de l’eau, une partie de badmington au clair de lune, une échappée rurale qui devient un tableau de la beauté du monde. Ainsi, le cinéaste établit un parallèle entre la poésie écrite que l’on peut entendre en voix off dans l’épilogue, et la poésie cinématographique de son œuvre. Et son interprète devient l’égérie de son cinéma, comme lui menacé…

 Après la projection de l’œuvre à nos élèves, on pourrait donc enchaîner avec un débat :
«  La poésie : nécessité vitale ou supplément d’âme ? »