« Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) », le 1er septembre 2010

Une analyse de Maxime Antoine

S’attaquer à une œuvre aussi étrange et radicale n’est jamais chose aisée. Mais devant la grandeur de ce film, force est de s’imposer et de tenter l’aventure. Dernier long métrage de l’intriguant thaïlandais  Apichatpong  Weerasethakul, auquel on doit déjà le controversé « Tropical Malady » (Prix du Jury au Festival de Cannes en 2004), cet « Oncle Boonmee » a donc obtenu, à la surprise quasi-générale, la Palme d’Or 2010 du Festival. Et a par là même déclenché une nouvelle controverse, notamment lors de la diffusion du film, le lendemain de la remise des prix, où le public déçu – et particulièrement irrespectueux – a hué le film, qui fut remplacé par « Des Hommes et des Dieux », de Xavier Beauvois.

Ceci étant dit, intéressons-nous à ce film.

Premier fait notable : le scénario. Certains le diront inexistant, ce qui serait trahir le film. En réalité, « Oncle Boonmee » est un film très sensible, à l’écriture subtile ; on pourrait dire qu’un bruissement de feuilles dans les branches y prend une importance capitale, par moments. L’histoire est celle du vieux Boonmee, qui souffre d’une maladie rénale le condamnant. Conscient du peu de temps qu’il lui reste à vivre, il se prépare calmement à mourir, accompagné des fantômes de ses proches, et notamment celui, mystérieux, de son fils disparu quelques années auparavant et réincarné depuis en créature simiesque ténébreuse.

Le voyage proposé par Oncle Boonmee mêle donc quotidien traditionnel thaïlandais et dimension fantastique, irrationnelle. Mais c’est avec un sens inné du mystique, du chamanisme, que le réalisateur invoque pour cette œuvre des créatures du folklore religieux et culturel de sa patrie. Là-bas, personne ou presque ne semble s’étonner de ces apparitions, et les hommes vivent dans une sorte d’harmonie avec les créatures étranges de la forêt. Ce qui propulse le film dans un univers à la fois contemplatif et onirique, qui, pour peu que l’on y soit sensible, nous envoute littéralement. À cette image, il suffit de prendre la première séquence du film, suivant les errances forestières d’un buffle domestiqué qui s’est libéré de son joug. L’animal, paisible, s’enfonce au petit matin – ou est-ce le crépuscule ? – dans un épais sous-bois. Séquence muette, de près de dix minutes, où rien ne nous est donné, mais où tout est montré. C’est dans la suite du film, quand deux ou trois autres séquences lui auront fait écho, que l’on pourra se demander si ce buffle était purement métaphorique ou s’il était un avatar de l’oncle Boonmee ou d’un de ses proches.

Le film recèle deux autres passages-clés, tout aussi mystérieux et ensorcelants, qui semblent interrompre la fin de vie de l’oncle sans pour autant avoir de rapport direct avec lui. Ainsi de cette princesse, portée par ce qui s’apparente à des esclaves, sur un promontoire à baldaquin, au beau milieu des ténèbres grandissantes de la forêt tropicale. La caméra nous la montre tantôt de très près, l’accompagnant sur son siège et jouant avec la pénombre et les scintillements des étoffes dont sont faits les rideaux, tantôt d’entre les branchages inextricables de la jungle. La scène se clôt dans un point d’eau où vit une carpe, qui va s’accoupler avec la princesse dans une scène d’une poésie à couper le souffle où la mythologie éclate.

C’est avec très peu de moyens que le réalisateur fait surgir ces moments de poésie brute qui font la force et la grandeur du film. La défunte épouse de Boonmee apparaît à table lentement par un effet de fondu, la caméra capte des fragments d’images, comme volées, arrachées à la nature, où l’on distingue des paires d’yeux rougeoyants et des silhouettes noires, velues et presque inquiétantes. Si la magie fonctionne si bien, c’est également grâce à une photo très soignée, qui sublime le moindre rai de lumière, et qui offre un rendu des noirs savoureux. La nouvelle affiche du film en atteste d’ailleurs, et s’il fallait retenir une scène du film pour illustrer cela, ce serait le départ de l’oncle pour une grotte enfoncée au cœur de la forêt. Une fois sur place, les ténèbres investissent l’écran dont elles ne sont chassées qu’épisodiquement par une lumière crue, celle d’une lampe-torche, qui fait tantôt apparaître des créatures craintives, blafardes et fuyantes, tantôt resplendire l’éclat furtif de cristaux de roches, avant de disparaître au petit jour dans la lumière pleine de vie et de sens d’un nouveau soleil, au beau milieu d’une ouverture à ciel ouvert de la caverne.

Si « Oncle Boonmee » propose ces quelques voyages initiatiques fortement teintés de lyrisme et de folklore, il n’est pas exempt non plus d’un arrière-plan politique et d’une vision critique de la société thaïlandaise. Ainsi, si l’oncle va mourir, il est persuadé que c’est pour expier des atrocités commises dans le passé lors de guerres, tandis que la femme qui l’accompagne pense plutôt que ce sont les pesticides épandus sur les plantations qui seraient à l’origine de la dégradation de sa santé. La toute-fin du film, après la disparition de l’oncle, est également riche en interrogations. Le jeune homme qui vivait chez Boonmee est devenu moine après l’aventure forestière, mais il semble rempli de doutes, présents presque à fleur de peau lors d’une très pudique scène de douche. Plus inexplicables, le film s’agrémente également de quelques excentricités comme la séquence en roman-photo où l’on voit des chasseurs capturer une des créatures simiesques dans ce qui semble être un futur proche, ou bien les dernières images du film, où les personnages se dédoublent sur le lit de leur chambre miteuse, sans que l’on puisse réellement savoir pourquoi. Ce sont d’ailleurs là les rares défauts d’une œuvre singulière et puissante, qui laisse pourtant un léger goût d’inachevé, de trop peu, malgré l’aspect contemplatif qui peut paraître rebutant pour certains.

En somme, Oncle Boonmee est un film rare, précieux et singulier, une grande œuvre métaphysique et reposante comme on en voit peu, mais qui risque d’avoir du mal à séduire le public malgré sa Palme d’Or, amplement méritée même si quelque peu surprenante.