« Copie conforme » de Kiarostami, le 19 mai 2010

Une leçon de prestidigitation, une leçon de cinéma, par Coline Grando

Nous surprenant à chaque oeuvre, le nouveau film de Kiarostami  contraste avec ses précédents : il quitte son pays natal pour tourner en toscane avec des acteurs européens dans le but de lui ôter « tout particularisme oriental », affirme-t-il en interview, conférant ainsi à son oeuvre une dimension plus universelle. Le réalisateur nous offre une belle réflexion sur le couple, l’amour et le temps qui passe, une interprétation magistrale et personnelle de Juliette Binoche et une grande leçon de mise en scène.     

Dans ce film, il s’interroge sur le statut de la copie en art. Cependant il apparaît rapidement que le propos ne se limite pas à l’art, il n’est que le point de départ d’une réflexion qui englobe également la relation homme/femme. En effet, le discours sur l’art ouvre le film, mais est vite relégué au second plan. Ainsi, dans la première séquence, le spectateur est confronté à deux événements : d’une part, le discours de présentation de l’auteur qui parle de la copie, et de l’autre le dialogue muet entre l’héroïne (Juliette Binoche) et son fils. Il est difficile de suivre les deux, aussi le spectateur doit faire un choix. Le discours sur l’art est d’une certaine manière subordonné à la découverte des relations entre les personnages puisque nous n’assistons pas à la fin de la présentation, mais suivons la mère et le fils au restaurant. Il devient manifeste alors que la copie est moins un thème d’histoire de l’art que traiterait le film, qu’une proposition de mise en abîme sous-jacente qui  interroge le cinéma, mise en abîme déployée par la mise en scène.  

Celle-ci opère un jeu de miroirs, de reflets qui jalonne tout le film, et les écrans dans l’écran se multiplient : une glace, un reflet dans une vitre ou encore un rétroviseur de moto  complète la caméra et dévoile une partie du hors-champ. Ce procédé permet au réalisateur d’éviter la monotonie et la fracture des champs contre-champs, qu’il avoue ne pas aimer. En même temps, c’est le subtil moyen d’introduire une copie. Par exemple, dans la séquence qui se déroule dans la voiture, le paysage toscan s’imprime sur le pare-brise ; son reflet est si présent que l’on croirait voir deux images en surimpression. Le réalisateur construit là une mise en abîme du cinéma qui est par essence une copie de la réalité. Ainsi plutôt qu’une réflexion sur l’art en général, Kiarostami nous propose une réflexion sur le cinéma. On peut alors relire la thèse du personnage masculin dans ce sens : plutôt que « Une bonne copie vaut-elle mieux que l’original ? » ne faut-il pas entendre « Un bon film vaut-il mieux que la réalité ? ». Cela ne signifie pas que le cinéma nous offrirait une vie idéalisée, mais qu’il nous permet d’atteindre une réalité plus profonde que celle de notre expérience quotidienne.      

Ainsi, c’est à travers la copie d’un couple que le réalisateur touche à la réalité des relations entre homme et femme. Avec ces deux personnages, il décortique la psychologie des deux sexes et met en évidence leur incommunicabilité.      

Copie du réel, le film est également une reprise de Voyage en Italie de Rossellini. L’intrigue, un couple en séjour en Italie tente de sauver son mariage, s’apparente au chef d’œuvre de Rossellini. Les personnages aussi font écho à leurs prédécesseurs ; celui de Binoche a le caractère aussi émotif et volcanique que celui d’Ingrid Bergman, l’homme est aussi flegmatique que Georges Sanders. Enfin, comme dans Voyage en Italie, l’héroïne apparaît dans sa réalité de femme, avec sa fragilité et ses peurs, loin des canons habituels de la vedette car on la voit au naturel puis se farder. Cependant, cela lui confère une plus grande aura à l’écran, ce qui paradoxalement la sublime d’une nouvelle manière. Néanmoins on ne peut pas parler d’une copie conforme de Voyage en Italie car l’esthétique et la mise en scène sont bien éloignées de celle de Rossellini. L’importance conférée au dialogue renvoie  davantage à un autre admirateur de Rossellini, Rohmer, car il semble que tout le récit, toutes les actions, tous les mouvements, y compris ceux de la caméra sont entrainés par un flot de paroles presque ininterrompu. Le dialogue est omniprésent et dirige le film, pourtant ne pouvant statuer sur sa véracité, il participe lui aussi à la mise en scène de l’illusion. La frontière de ce qui est vrai ou de ce qu’il ne l’est pas a disparu. En fait, la question même de la vérité devient absurde. En effet, il importe peu de donner une interprétation, toutes restant insatisfaisantes : il semble peu vraisemblable qu’un homme et une femme qui se connaissent à peine décident brusquement de jouer un couple marié depuis quinze ans. On pourrait penser, à l’inverse, que c’est un couple marié qui simule une première rencontre pour faire renaitre leur amour jusqu’à ce que leur passé commun les rattrape. Mais dans ce cas comment expliquer la séquence dans le restaurant lorsque l’enfant parle de l’homme comme d’un parfaite étranger ?  Si cela importe peu, c’est parce que le cinéma est une illusion, une copie du réel qui trompe le spectateurs ; mais ceci afin que celui-ci puisse à travers ce couple artificiel atteindre une vérité qui devient alors réalité.   

Avec une grande habileté, Kiarostami file la métaphore de la copie, elle apparaît à la fois dans le dialogue, dans l’image, dans une réflexion sur l’art en général, sur le cinéma en particulier mais aussi sur l’histoire du cinéma en faisant référence à des œuvres antérieures.