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« Sound Of noise » de Ola Simonsson et Johannes Stjärne Nilsson

Une analyse de Fabrice Bauvais (Collège Antoine Risso, Nice)

Film suédois, 1h58

Polar anarchiste en 4 mouvements pour une ville et six percussionnistes

Ouverture : un batteur en costard coincé dans une camionnette est pris en chasse par une voiture de police alors qu’il exécute, à vive allure, un solo de rock progressif. Il parvient à s’échapper avec la jolie blonde qui pilotait l’engin au tempo répréhensible et au caractère bien tempéré : « Ecoute cette ville polluée de musique » lui dit-elle.

C’est à l’inspecteur Amadeus, sorte de Kevin Costner suédois que l’on confie l’affaire. Dommage, pour cet expert anti-terroriste, il est devenu sérieusement musicophobe. Rejeton d’une famille mélomaniaque, il est ainsi capable sans sourire d’offrir à son frère, chef d’orchestre renommé et précieux, une méthode d’apprentissage de la basse Funck !

Dans un casting elliptique, une bande de percussionnistes déjantés est recrutée : un timbalier qui foudroie la symphonie n°94 de Mozart par vexation, un batteur à paillettes qui métamorphose un bal populaire en performance expérimentale pour solo de cymbales sur vol de papillon, un batteur Tournesol qui fait péter les décibels et le réseau électrique de son appartement, enfin un professionnel de la scie musicale. Autant d’artistes explosifs, à la créativité recluse, comme enchainée aux standards musicaux, du classique aux variétés.

Une avant-garde est alors prête à mordre. La partition s’affiche en plein écran, et l’on reconnaît immédiatement les graphies musicales contemporaines mêlant le solfège au dessin, à la manière du graphisme d’un Roberto Zamarin des Stripsody de Cathy Berberian : Musique pour une ville et 6 percussionnistes, nous annonce le programme animé d’une vague d’attentats sans précédent contre « LA MUSIQUE » et ceux qui l’honorent.

Dans un chamboule tout percussif, prétexte à création sonore et citations de processus contemporains (les créations sonores dirigent la mise en scène), les institutions sociales et culturelles sont tour à tour mises à sac :

  • les politiques (1er mouvement),
  • les banquiers (2ème mouvement),
  • les bourgeois (3ème mouvement),

et finalement la société tout entière (4ème mouvement), condamnée à un retour au silence virginale et salutaire pour notre enquêteur qui pourra ainsi s’asseoir enfin, sans souffrance, au concert de son frère : apothéose d’un final silencieux sur un orchestre symphonique au travail. « Quand un bruit vous ennuie, écoutez-le » disait John Cage.

1er mouvement : « Doctor, Doctor, gimme gas (in my ass) »

  • Lieu : hôpital
  • Victime : un patient politicien
  • Mode opératoire : polyrythmie pour bouteilles d’oxygène, défibrillateur cardiaque, électrocardiogramme, scalpel, seringues…

2ème mouvement : « Money 4 U honey »

  • Lieu : Banque
  • Victime : Les billets
  • Mode opératoire : polyrythmie pour tampon encreur, clavier d’ordinateur, broyeur de document…

3ème mouvement : « Fuck the music. Kill ! Kill ! »

  • Lieu : Opéra
  • Victime : Fontaine « Garçon à la trompette » d’Emile Öst.
  • Mode opératoire : Polyrythmie pour marteau piqueur, pelleteuses, avertisseurs et eau

4ème mouvement : « Electric love »

  • Lieu : Centrale électrique
  • Victime : L’éclairage publique
  • Mode opératoire : Polyrythmie pour câbles électriques et générateurs

Références artistiques sous-jacentes

Art visuel et sonore

Trois courts métrages de O. Simonsson et J. Stjärne Nilsson : « Nowhere Man » (1996), « Music for One Appartment and Six Drummers » (2001), « Woman and Gramophone » (2006)

« Stomp Out Loud » (1997) : Spectacle musical dans les rues de New-York (Balais, poubelles, ustensiles de cuisines, ballon de basket comme percussions)

« We don’t care about music anyway » (2009), C. Dupire & G. Kuentz
« une vision kaléidoscopique de Tokyo confrontant musique et bruit, sons et images, représentation et réalité, fiction et documentaire (…) se jouent l’avenir et les modalités d’une ville et d’une société entière » (synopsis de la production)

« The sound of music » (La mélodie du bonheur, 1965), Robert Wise
Film musical américain cité comme source d’inspiration par les réalisateurs suédois.

Art sonore

Pierre Schaeffer : Étude n°5 « Pathétique ou Étude aux casseroles » (1948)
John Cage : « Imaginary Landscapes » (1939), 4’33 (1952)
György Ligeti : « Poème Symphonie pour 100 métronomes » (1962)
Pierre Henry : « Variations pour une porte et un soupir » (1963)
Steve Reich : « Drumming » (1971), « Clapping music » (1972)

Batterie : Max Roach, Billy Cobham (jazz), John Bonham, Nicko Mac Brain (Rock progressif), Terry Bozzio, Mike Terrana, Marco Minnemann (avant-garde)

Percussions : Batucada brésilienne, polyrythmie africaine…

Art médical

Acouphènes, Hyperacousie, surdité, musicophobie, mélomanie.